Quand on a tout perdu — sa jeunesse, sa santé, ses années les meilleures — on pourrait signer avec sa rage. Avec ses larmes. Avec l'amertume de vingt-sept ans perdus.
Jacqueline, elle, a signé : Cordialement, Mme.
C'est peut-être le geste le plus fort de toute son histoire. Pas les cancers surmontés, pas les kilomètres parcourus avec des chaussures trouées, pas les coups encaissés en silence. Cette signature. Ce mot. Cette façon de rester soi-même jusqu'au bout, même contre l'homme qui l'avait brisée.
Elle l'avait aimé. Vraiment aimé, de cette façon entière qu'elle avait pour tout ce qu'elle aimait. Elle s'était convertie à l'islam pour lui. Elle avait tout quitté. Elle avait tout donné.
Et lui, le soir où le médecin lui annonça son cancer au téléphone, avait continué tranquillement son repas.
Les lettres retrouvées après sa mort disent tout. Elles ne sont pas corrigées dans le livre — elles sont préservées avec sa propre orthographe, sa propre grammaire, sa propre voix. Parce que c'est exactement comme ça qu'elles doivent être lues.
Ahmed, tu m'as détruite. Toi et ta famille. Mais je laisse ça à Dieu pour qu'Il juge.
— Jacqueline, lettre du 30 décembre 2006
Ce qui est frappant dans ces lettres, c'est l'absence de haine. Il y a de la douleur, oui. De la colère, oui. Mais jamais de bassesse. Jamais d'humiliation cherchée en retour. Elle déposait. Elle nommait. Et elle confiait le reste à Dieu.
Tout ça, je le laisse entre les mains de Dieu. Cette phrase revient. Comme un refrain. Comme une façon de dire : je ne me laisserai pas abîmer par la haine de ce qui m'a été fait.
C'est ça, Jacqueline. Pas une femme sans colère — une femme qui avait choisi ce qu'elle ferait de sa colère.
Cordialement, Mme. Même là. Même contre lui.
— Extrait de Chère Maman